Cléo Ballatore

Chroniques berlinoises (2) – Petites annonces

15 Commentaires

Léa relisait étonnée l’offre d’emploi parue ce samedi dans la gazette locale.
« Recherche assistante – Jeune femme de 18 à 25 ans – Originaire de Marzahn. » Comme c’était étrange ! Depuis la réunification, cette feuille de chou n’était plus qu’utilisée pour les menus affaires du quartier : propositions de troc, échanges de services comme coiffure à domicile contre cours d’anglais…. Mais d’offres d’emploi jamais. Maintenant tout se passait au job center avec ces interminables files d’attente pour le moindre petit boulot. Quelque chose la chiffonnait cependant. Elle s’interrogeait. D’abord, pourquoi cette tranche d’âge ? Avait-on affaire à une de ces mafias sorties de l’ombre depuis la chute du mur ? On racontait des histoires horribles sur les épreuves subies par des filles obligées de se prostituer après avoir répondu à des offres d’emploi alléchantes. Et puis, ce texte était rédigé comme une énigme. Pourquoi fallait-il être de Marzahn pour postuler ? Il n’y avait pas beaucoup de solidarité entre les gens de la cité. Ceux qui avaient eu la chance de la quitter ne voulaient plus en attendre parler. Taraudée par l’incertitude, elle hésitait. Son regard se porta sur le papier peint défraîchi qui gondolait sur les murs de sa chambre. Puis, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Les barres d’immeubles de béton, mornes et ternes sentinelles, se dressaient à perte de vue. Au loin, la terre grise et détrempée des champs du Brandebourg se confondait avec le ciel plombé. Le silence n’était troublé que par le fracas du S-Bahn qui toutes les heures allait ou revenait du centre de Berlin. Rongée par le chômage, Marzahn, autrefois si coquette, se mourrait. Sa décision fut prise. Elle allait répondre à l’annonce.

Le mercredi suivant à dix heures, elle était à Friedrichshain, le quartier industriel de l’ancien Berlin-Est. Un silence mortifère hantait les lieux depuis la réunification avec la fermeture des fabriques et des ateliers. Le cœur serré, Léa se rappelait l’agitation d’autrefois lors des sorties d’usines : les voix aigües des filles, les sifflets des garçons et le tintement des cloches des tramways bondés. Sur une petite place, on pouvait voir la statue déboulonnée d’un ancien champion de javelot. Héros de l’ancien régime avec ses victoires éclatantes, il n’était plus que le symbole de ces sportifs dopés qui avaient trichés pour décrocher leurs médailles. Depuis, on le punissait. La main de Léa serrait au fond de sa poche la lettre qu’elle avait reçue où figuraient les coordonnées pour l’entretien. Arrivée devant l’immeuble, elle fut rassurée à la vue d’une file d’attente composée de plusieurs filles. Rien qu’à leur dégaine (la minivague et la couleur fuchsia faisaient des ravages dans les rangs), on devinait qu’elles étaient des « ossies ». Elle-même s’était habillée avec soin mais elle sentait confusément que sa tenue était trop colorée et ses bijoux trop clinquants. « Mais bon se dit-elle, ils voulaient des filles de Marzahn. Ils ne seront pas déçus. Chez nous, on n’a pas froid aux yeux. Un tube de rouge à lèvres neuf et, hop, on part à l’assaut.»

Quand son tour arriva, elle fut reçue par un petit homme déplaisant dans un bureau miteux. C’était un allemand de l’Est fagoté dans un costume de mauvaise qualité, au menton fuyant et aux yeux chassieux. Il se présenta sous le nom de Herr Schmidt. Il était là pour faire une première sélection. Un deuxième rendez-vous serait organisé avec l’employeur si elle était retenue. Ce dernier lui expliquerait en quoi consistait le poste. Puis, il lui demanda ses papiers qu’il photocopia. Cela lui sembla injustifié mais elle se tut. Ensuite, elle déroula son CV. Elle avait 21 ans. Elle était guide touristique dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Maintenant, elle était au chômage. Oui, elle parlait bien l’anglais. Oui, elle avait suivi un cursus d’histoire de l’art. Elle répondit pendant de longues minutes à ses nombreuses questions. Elle commençait à se détendre quand il l’interrogea sur sa famille. Elle répondit d’instinct qu’elle était orpheline. Il sembla satisfait car il lui dit :
– Je dois compléter votre dossier mais je pense que Werner Holtz souhaitera vous rencontrer. On vous recontactera.
– Pourquoi faut-il être originaire de Marzhan ? demanda-t-elle
– Herr Holtz vous expliquera tout cela.
L’entretien était terminé.

Une fois dehors, elle se dirigea vers la station de métro, plongée dans ses pensées. Ce travail serait contraire à la loi. Elle le sentait. Mais elle le voulait. Elle n’avait rien à perdre. Cela faisait des mois qu’elle trainait chez elle, vivotant de maigres allocations chômages, s’abrutissant des journées entières devant des émissions de téléréalité. Telle une attraction foraine parée de mille couleurs scintillantes, l’aventure avait surgi dans sa vie terne. Comme elle arrivait près du métro aérien, elle leva la tête. La météo avait été changeante ces dernières semaines mais le printemps était en train de chasser ce long hiver. Elle cligna des yeux éblouie par la vive lumière du soleil. Un ciel troué de bleu donnait un peu de douceur et de gaîté à ce paysage industriel. De petits bourgeons pointaient timidement sur les arbres. Les effluves discrètes des premiers lilas réveillèrent son côté terrien. Un air tiède flottait dans l’air rappelant les vacances. Une de ses nouvelles affiches parée de couleurs vives couvrait le mur de la gare. C’était une publicité pour un jeu de loterie. Son slogan s’étalait devant ses yeux : « on parie que vous allez gagner ».

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Auteur : cleoballatore

Ecrivain

15 réflexions sur “Chroniques berlinoises (2) – Petites annonces

  1. Pingback: T’es beau, tu sais ? | Olivia Billington

  2. Je suis en train de devenir fan de tes chroniques berlinoises; j’attends la suite avec impatience. Un vrai régal de m’imaginer dans Berlin, même si c’est glauque.

  3. j’aime bien découvrir Berlin au gré de tes chroniques

  4. Simplement pour vous dire que je découvre vos textes ici et là et que j’ai adoré « Petit chat », un texte magnifique. Merci également pour votre visite sur mon blogue.

  5. Brrr, voilà qui ne présage rien ne bon. Le sourire qui suit orpheline ? Brr² !

  6. C’est tellement bien raconté, et tellement prenant. Un peu inquiétant cet entretien d’embauche où on ne lui dit rien de ce mystérieux emploi. Pourtant, la fin, avec cette note colorée qui apparait dans un paysage empreint de morosité, apporte une touche d’espoir. C’est une histoire à la fois banale et étrange. C’est sûrement ce qui fait sa force.

  7. Merci mais cette note colorée comme on peut le noter recèle en en soit un message sombre genre « je n’ai plus rien à perde ».

  8. Un entretient d’embauche si réaliste qu j’ai eut l’impression d’être face à ce Herr Schmidt. 😀 Tu m’as rappelé de forts mauvais souvenirs, brrrrr. 😉 Très bon texte vivant. 😀

    • Merci Ceriat. Oui, je crois que nous avons tous ces souvenirs d’entretien avec des gens antipathiques.

      Comme j’étais absente, je ne suis pas allée voir les derniers textes publiés. J’y vais de ce pas.

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