Cléo Ballatore

Chroniques berlinoises (3) – Nouvelle vie

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Résumé : Léa, une jeune berlinoise de l’Est, essaie de survivre alors que son monde s’est effondré avec la chute du mur. Au chômage depuis de longs mois, elle a postulé pour un job d’assistante à la suite d’une mystérieuse petite annonce parue dans le journal local.   

La vie de Léa était devenue légère comme une bulle de savon. Installée dans le loft de Werner Holtz dans le quartier de Friederichchain, elle savourait chaque matin le confort de sa chambre lumineuse. Puis, elle voletait telle une abeille entre la luxueuse salle de bain et un dressing bien garni tout en fredonnant une chanson. Après un savoureux petit déjeuner, elle prenait le temps d’organiser sa journée où le shopping dans les magasins huppés du centre ville tenait une place importante. Cela faisait maintenant trois mois qu’elle habitait chez Werner. Elle était encore intimidée par la magnificence du duplex et mal à l’aise en présence des domestiques. Madame Wilson, l’intendante, une anglaise sèche et efficace, la cinquantaine, aux yeux pâles et à la bouche mince et dure la stressait particulièrement. Derrière sa parfaite politesse, elle devinait une forte hostilité.   

Sa chambre était sa tanière. L’immeuble était situé au sommet d’une butte et, par de là les toits, elle apercevait la Spree et la ceinture verte de Berlin Ouest. Les enfants du jardin d’à côté restaient son seul lien avec son passé obscur. Les souvenirs affluaient quand elle les entendait se chamailler autour d’une vieille balançoire dans la tiédeur des après-midi d’été. Leurs voix claires et argentines étaient alors comme un repère rassurant dans son existence brumeuse. Les jupes des filles gonflées par la brise, l’odeur de l’herbe coupée et le bourdonnement des insectes lui rappelaient la douceur des journées d’autrefois.  

Le soir, elle courrait les fêtes « techno ». Elle découvrait les immenses usines glacées abandonnées de l’Est de Berlin où le son résonnait comme dans une cathédrale. L’énergie, la liberté et le brassage de population étaient les clés de voûte des soirées. On y trouvait entre autres choses des DJ’s, nouvelles divas de cette nouvelle religion, l’œil furibond des videurs, l’alcool et les drogues en libre circulation et des tonnes de décibels envoyées d’immenses baffles accrochées au plafond. La fumée des cigarettes formait un nuage de pollution roussi qui planait sur les danseurs. Alors, on allait dehors un moment pour reprendre son souffle. Parfois au coin de la rue, un vieil accordéoniste jouait une ballade du début du siècle. Mais les notes de musiques s’envolaient vite couvertes par les éclats de rire. Qui voulait se rappeler le passé ?

 Quand elle rentrait au petit matin, un domestique stylé lui ouvrait la porte.

-« Bonjour mademoiselle Holtz, disait-il. »

C’était son nouveau nom. Elle était officiellement la nièce de Werner. Cela faisait partie de leur arrangement.

C’est dans un café désert de Friederichchain qu’elle avait rencontré Werner pour la première fois. C’était un bel homme grand et mince, la soixantaine élégante, aux yeux sombres et à la chevelure argentée. Il l’avait examinée longuement sans dire un mot pendant qu’elle se présentait.

– « Je n’ai pas besoin d’une assistante, lui avait-il dit d’une belle voix profonde quand il avait enfin pris la parole. Au vu de sa mine déconfite, il avait ajouté : mais j’ai besoin de quelqu’un de sûr pour un travail délicat et confidentiel.

– Quel genre de travail ? avait-elle demandé soupçonneuse.  

– Pas ce que vous croyez. Ce n’est pas de la prostitution.

– De la drogue alors ?

– Non plus.

– Est-ce un travail honnête ?

– Selon les règles et les lois en vigueur non. Mais je vous donne ma parole que ne seront lésés que des gens très riches. Si riches que ce petit accroc à leurs fortunes ne changera pas grand choses dans leur vie. Vous aurez votre part. Une jolie part.

Ils s’étaient regardés en silence un long moment. Ses yeux sombres étaient impénétrables. A sa façon de prononcer les ch, elle avait compris qu’il était originaire de la région de Marzhan. Il n’est pas mauvais avait-elle pensé. Malhonnête certainement mais ni méchant ni vicieux. Alors elle avait prononcé les mots fatidiques :

– Que devrai-je faire ?

– Je vous présenterai comme ma nièce. Nous avons le même type physique et une pointe d’accent en commun. Vous avez aussi une élégance naturelle et de bonnes manières. Je vous confierai certaines missions. Je vous expliquerai cela plus tard. Prenons d’abord le temps de nous connaître. Nous dirons que ce sera votre période d’essai. Oh ajouta-t-il d’un ton léger. Je ne m’intéresse pas aux jeunes filles même quand elles sont aussi jolies que vous.  

Elle l’avait crû. Puis, elle avait posé une dernière question :  

– C’est pour cela qu’il fallait être de Marzahn ?

– En partie. Chez nous, on veut s’en sortir et on n’est pas trop regardant sur les moyens pour atteindre son but. Vous voulez vous en sortir Léa cela se voit.

Ensuite, la conversation changea de direction.

– Vous êtes orpheline selon l’enquête.

Elle hocha la tête. Son cœur battait la chamade mais elle s’efforça de croiser son regard calmement.   

– J’ai perdu mes parents quand j’étais enfant dans un accident. Ma tante m’a recueillie. Elle est décédée il y a deux ans.

Il lui jeta un regard amical.

– C’est parfait vous n’avez de comptes à rendre à personne.

Depuis sa vie avait changé. Le mystère de leur relation ne s’était pas encore dissipé. Les moments de joie laissaient parfois la place à un sentiment d’angoisse. Elle se sentait alors sur la brèche subodorant qu’une tempête couvait dans ce profond silence. Ensuite, elle haussait les épaules. Plus rien ne pouvait la blesser désormais et, puis, la vie valait enfin la peine d’être vécue.

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Auteur : cleoballatore

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4 réflexions sur “Chroniques berlinoises (3) – Nouvelle vie

  1. Pingback: Chroniques berlinoises (3) – Nouvelle vie | Cléo Ballatore

  2. Une suite qui promet…merci pour ces moments passés à Berlin.

  3. Merci à toi pour avoir pris le temps de le lire. Sinon, je n’ai pas vécu à Berlin mais j’y ai séjourné 2 fois. Une fois un peu après la chute du mur. Il se dressait encore sur des kilomètres séparant la ville en 2. Et puis il y a 2 ou 3 ans et là grosse transformation de la ville. Je trouve le décor intéressant pour une intrigue.

  4. L’attirance magique de cette ville s’y prête. J’y suis allée deux fois; mais je me souviens très bien des lieux et j’ai tellement aimé cette ville, que je crois que je m’y repèrerais facilement, comme si j’y avais toujours vécu.

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