Cléo Ballatore

L’ombre

18 Commentaires

romaric-cazauxJ’ai retrouvé l’autre jour un vieil album photo. Sur une des photos, prise un dimanche après midi à la campagne, j’ai sept ans. Ma mère est allongée sur l’herbe, souriante. Elle s’est installée sous le parasol pour se protéger du soleil. J’essaie de toutes mes petites forces de tirer ce parasol pour que le soleil l’éblouisse. Elle le retient avec sa main. C’est un moment de complicité, rare et précieux. A côté de nous, ma petite sœur, Marine, joue avec mon cousin. Ils se bataillent. Il a 13 ans et elle, six. Il l’adore comme tous les membres de la famille. Cette photo semble idyllique. Après une réunion de famille autour d’un repas convivial, nous sommes tous réunis dans le jardin. Je me souviens encore de la chaleur sèche de ces étés, de l’odeur de l’herbe coupée et du bourdonnement des abeilles.

Mais une grande ombre est en train de s’étendre. Je suis très jalouse de ma sœur. Bien que plus jeune d’un an, elle est déjà plus forte que moi dans bien des domaines. Tout au long de son enfance, elle va exceller. Très douée en sport, elle fera de la natation en compétition. Bonne élève, elle sera toujours première de sa classe. Elle fera l’orgueil et la fierté de mes parents. Nos confrontations tourneront toujours à son avantage et j’en sortirai systématiquement humiliée. Au moment de la préadolescence, elle me méprise et je la déteste. En serrant les poings, je regarde ma mère, quand elle croit qu’on ne l’observe pas, poser sur elle son chaud regard. Jamais, elle ne me regarde comme cela. Au fil du temps, je suis devenue mélancolique avec une estime de soi à zéro et un sentiment permanent de culpabilité. Je me dis que c’est ma faute. Si je travaillais plus, je serai plus brillante. En classe, je suis dans mon coin, absente.

A la fin de l’année scolaire en quatrième, le professeur principal m’apprend que je vais redoubler. La tête baissée, comme étranglée par la nouvelle, je sens le sol se dérober sous mes jambes. Je dissimule tant bien que mal mon désarroi. Le soir, je ne dis rien à mes parents. Ils l’apprendront bien assez tôt. J’appréhende leur remarques et surtout la lueur de mépris qui traversera leurs yeux. Mais l’angoisse m’a saisie. L’année prochaine, je serai dans la même classe que ma sœur. J’ai déjà du mal à respirer. J’envisage tout une tas d’échappatoires : arrêter l’école, fuguer…Alors, le soir pendant que mes parents regardent la télévision, dès que ma sœur passe devant moi pour aller à la salle de bain, de toutes mes forces je la pousse dans l’escalier. Puis, je la regarde rouler jusqu’en bas. Un immense sentiment de soulagement m’envahit. Je me sens mieux.

Atelier Bricabook – Photo 124 – Romaric Cazaux 

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Auteur : cleoballatore

Ecrivain

18 réflexions sur “L’ombre

  1. Malheureuse à ce point?
    Je n’imaginais pas cela.

  2. Ce n’est pas autobiographique ! Mais je trouvais la photo très (trop idylique) et je n’ai pas ton talent pour la poésie. Alors, cet histoire m’est revenue. C’est hélas une histoire vraie. Et puis cela colle avec l’ombre.

  3. Ouf, tellement intense. Le devoir des parents, dans un cas comme celui-ci est d’aider l’enfant à découvrir ses forces, ce qui le distingue et l’encourager à développer son potentiel. La tristesse que m’inspire cette histoire vraie est qu’un enfant a senti que l’amour de ses parents dépendait de ses performances, de ce qu’elle faisait et non pas de ce qu’elle était.

    • Oui, je suis d’accord. Il y a vraiment eu un manque d’écoute de la part des parents. La gamine a perdu pied. Elle était devenue en plus le souffre douleur de quelques filles à l’école. Bref, la cata !

  4. Quelle horreur! 🙂
    Toi aussi tu as choisi la noirceur derrière le cadre idyllique de la photo!
    Très sympa!

  5. Tu as bien fait d’éclairer la part d’ombre…je suspens arrive peu à peu on devine le drame laquelle des 2 sera victime… tu as un talent de scénariste…j’imagine déjà le film !
    bonne journée

  6. Waouh. Je ne m’attendais pas à une telle chute ! J’étais en train de me dire que ce texte me parlait parce que ce sentiment d’infériorité sororal je le connais mais ça ne m’a pas empêchée de toujours adorer ma petite sœur… La souffrance de cette enfant a dû être violente et terrible !

  7. Essayer de détruire ce qui gêne pour exister, c’est en effet incroyable.
    je en suis pas sûr qu’elle soit seule responsable de ce geste. 😀

  8. Ce texte va en crescendo, j’ai été emportée par l’histoire et au dernier paragraphe, je me suis écrié « quelle horreur »
    Moi j’ai grandi avec une petite sœur brillante que notre mère idolâtrait, et idolâtre encore et toujours, j’ai trouvé des parades pour ne pas en souffrir, et au jour d’aujourd’hui je me dis que la plus heureuse des deux, c’est moi ! Maman de 3 enfants, j’ai toujours été attentive à les traiter pareillement en prenant en compte leur personnalité, à ne pas les comparer ; je trouve affreux d’avoir un chouchou, d’avoir moins de considération pour les autres.

    • Merci Eva pour ce témoignage. Je crois en effet que pour les enfants le pire c’est l’injustice. A l’âge adulte, les affinités entre les uns et les autres peuvent créer des liens différents mais pour les enfants l’important est de savoir que les parents feront pareils pour leurs enfants. Bravo pour avoir réequilibrer les choses. Une famille unie, c’est une belle récompense pour une maman.

  9. Eh ben, quelle chute ! 😮 (c’est le cas de le dire ! )

  10. Dans cette histoire là il y a une part de responsabilité des parents… La souffrance de la petite fille est très bien exprimée et la « chute » bien amenée. Mais quelquefois, dans certains cas de jalousie fraternelle il n’y a pas de préférence avérée. Juste le ressenti d’un enfant avec un caractère plus envieux et exigeant que d’autres. Je le sais, j’ai rencontré des enfants comme cela dans le cadre professionnel: quoi que les parents disent ou fassent ils se sentaient toujours lésés par rapport à leur frère ou sœur alors que finalement ils étaient tellement en demande et en souffrance que c’était eux qui prenaient toute la place et lésaient leur fratrie, les spoliant par leur attitude de l’attention et de l’affection parentale qui n’osait plus s’exprimer à leur égard. Situation très complexe, sujet d’une autre histoire, peut-être.

    • Quel intéressant témoignage ! En effet, vu de l’extérieur, on a toujours tendance à stigmatiser les parents. Et, en tant que parent, on se culpabilise. On ne pense pas toujours à la psychologie complexe de chacun d’entre nous. Ce qui fait de le peine, c’est la souffrance dans laquelle sont plongés ces enfants ou ces jeunes. Merci en tout cas pour ces échanges et à bientôt j’espère.

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