Cléo Ballatore


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Le vieux café

smokingkills-antoine-vitekJe me glisse dans ce café où j’ai rendez-vous. J’ai un pincement au cœur. Je n’y suis pas venue depuis longtemps. Mais je n’ai pas pu changer le lieu de cette rencontre. C’est un vieux café aux boiseries noircies par le temps et la fumée avec un comptoir en acajou et des lampes en laiton qui diffusent une douce lumière dorée. Je m’installe près de l’entrée. Attirés comme par un aimant, mes yeux se portent vers le fond de la salle. Là où à gauche, se trouve un renforcement.

Un fumeur s’est installé sur le fauteuil situé dans l’alcôve. Je ne vois qu’une main qui tient une cigarette et les volutes de fumée bleue qui s’en échappent.

Il me revient l’image d’un paquet rigide extirpé d’une poche arrière d’un jean, un film plastique protecteur roulé en boule sur la table, le bruit sourd du tapotement des doigts sur le paquet pour extirper la première cigarette. Puis, il la glisse entre ses lèvres avec un sourire en coin en me lançant : « Pour célébrer nos retrouvailles. ». Les cigarettes s’enchaînent. Chacune a une raison précise. Rapidement un nuage gris nous enveloppe. À travers cette brume, j’observe les allées et venues de la cigarette. Le bout du filtre jaune se mouille d’un peu de salive. La cendre crépite par moments. Ses joues se creusent quand il aspire une bouffée. Parfois, il cligne des yeux quand la fumée devient trop âcre.

Le fumeur a allumé une autre cigarette. Une longue volute s’étire maintenant dans les airs. Elle s’enroule comme un serpent gris autour d’un bâton. Puis, elle ondoie et se dresse. Sa tête en V ouvre grande sa gueule pour cracher un crâne sombre aux orbites vides, secoué d’un grand éclat de rire.

J’ai arraché la cigarette des mains du fumeur. Il me regarde abasourdi. Les larmes aux yeux, je trouve à peine la force de lui dire « désolé » avant de m’enfuir.

Atelier Bricabook ; photo Antoine Vitek


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« Avant d’aller dormir » : Un thriller bien conduit

Avant_d_aller_dormirChaque matin Christine se réveille en ayant tout oublié de son passé y compris des événements de la veille. Ben, son mari, lui raconte patiemment chaque matin leur vie à l’aide des photos du passé. Christine a été victime d’un grave accident il y a quatre ans de cela. Mais depuis quelque temps, un psychiatre, le docteur Nasch, spécialisé dans les traumatismes, a noué une relation avec elle dans le plus grand secret. Chaque soir, Christine enregistre en cachette de son mari à l’aide d’une video le détail de sa journée. Petit à petit des fragments de souvenirs commencent à remonter.

MON AVIS
L’histoire est originale. On accompagne, fasciné, cette femme égarée tout au long de ses journées. Les fausses pistes sont nombreuses. Le suspense est à son comble. L’absence de souvenir crée un climat angoissant renforcé par la froideur des images dans les tons gris-bleu. Nicole Kidman est très convaincante dans le rôle de cette jeune femme perturbée épaulée par Colin Firth et Mark Strong tour à tour rassurants et inquiétants. On mettra un bémol pour le dénouement un peu en deçà des attentes.

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Quand un smartphone se transforme en objet de douleur

kot-photographieC’est une froide soirée de décembre. Des bouffées de vent transpercent mes vêtements. Mes mains sont glacées. Adossée à la porte d’un immeuble, j’attends mon homme depuis 45 minutes. Ciné, pizza et plus si affinité étaient au programme. Je le bombarde de texto :
« T’es où ?, Je t’attends, Le film va commencer… »
Pas de réponse.

Enfin, mon smartphone bipe. Un texto s’affiche : « Désolé ». Ce malheureux mot est suivi d’un lien sur youtube. Je clique. Un air familier déchire la nuit :
« Je suis venue te dire que je m’en vais et tes larmes n’y pourront rien changer… ».

Les mots claquent comme des coups de fouet. Je dois arrêter cette musique infernale. Mais mes doigts gourds appuient sur replay. Des milliers d’aiguilles se plantent dans mon crâne. Je me bouche les oreilles mais la chanson tourne maintenant en boucle dans ma tête. Une douleur aiguë se diffuse sur chacun de mes nerfs. Elle va crescendo. Je ne peux plus m’en débarrasser.

Enfin, le silence revient. Je suis plantée là, près de cet immeuble gris. Peut-être un long moment. Je ne sais pas. Puis, le paysage urbain se dilue. Une grosse larme coule sur ma joue.

Atelier Bricabook ; photo Kot


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« Un homme très recherché» : A voir

affiche_m2Depuis les attentats du 11 septembre, Hambourg est sous surveillance. C’est en effet dans cette ville que les terroristes ont peaufiné leur organisation pendant de longs mois. Dix ans après, les services secrets sont donc sur la brèche. Chaque immigré sans-papiers est vu comme une menace. Plusieurs services se marchent sur les pieds. La présence des américains ajoute encore à la confusion. Günther Bachmann (Philip Seymour Hoffman) est à la tête d’une petite unité qui n’a pas d’existence officielle car ses missions sont contraires à la Constitution. Un jour, un jeune tchétchène arrive clandestinement à Hambourg. Une jeune avocate idéaliste va s’attacher à ses pas et œuvrer pour lui faire obtenir l’asile politique. Mais, le jeune homme vient aussi récupérer la fortune de son père, cachée dans une banque privée ayant pignon sur rue. A partir de là, un scénario complexe va être échafaudé par les hommes de l’ombre.

MON AVIS
Un bon film. Anton Corbijn signe une mise en scène classique pour l’adaptation de ce roman du maître de l’espionnage, John le Carré. L’intrigue est bien ficelée et le suspens ne faiblit pas. Comme toujours chez John le Carré, il n’y a pas de héros. Les protagonistes sont trop occupés à combattre leurs démons intérieurs. La désillusion et la trahison les attendent souvent au bout de la route. Les enjeux les dépassent parfois. La compétition féroce que se livre les différents services complexifie encore l’exécution d’opérations délicates. Les objectifs deviennent flous. Avec en toile de fond, un paysage urbain, gris et froid magnifiquement filmé par Anton Corbijn. Les acteurs sont tous excellents avec une prime particulière pour le regretté Philip Seymour Hoffman. Il crève l’écran avec ce mélange de force et de vulnérabilité qui n’appartenait qu’à lui.

***+/*****


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Mémoire

regardQuand je regarde cette photo, je revois une ville, un quartier dense et peuplé et des masures misérables accrochées à la colline. Dans mes rêves, la chaussée se fissure sous mes pas créant de nouveaux chemins qui complexifient ce tissu urbain chaotique. Puis, les fissures s’élargissent et le quartier est englouti.

Dans ma mémoire, les images sont floues comme un dessin qui se dissoudrait dans l’eau ou une photo dont les contours jadis si nets s’estompent avec le temps. Mais, les sensations restent intenses. Je perçois la chaleur du petit corps de Maria contre le mien. Le tissu rêche de mon gilet raide de crasse me gratte encore. Dans sa main, Maria tient une bille à la surface lisse et froide d’un vert irisé, changeante à la lumière. Des odeurs de maïs grillé envahissent la rue en cette fin d’après-midi. D’autres prénoms me reviennent Luis, Raymond, Carlota…

Quelques semaines après cette photo, nous allons être séparées avec Maria. Pour toujours. Avec ma famille, nous sommes partis vers le nord. Quand j’interroge le passé, l’image de ces êtres chers apparaît puis disparaît dans mon souvenir formant une ronde, puis, un tourbillon. Parfois, les traits de leurs visages surgissent brusquement. Baignés dans une forte lumière, ils sont imprécis. Puis leurs visages se brouillent avant de se dissoudre dans la brume.

Atelier d’écriture
Photo de Marion Pluss
http://www.bricabook.fr