La familia grande de Camille Kouchner


J’ai été happée par ce récit douloureux. Le style précis, celui d’une juriste, manque de lyrisme, mais nous touche profondément.
Camille Koucher décrit dans « la familia grande » les mécanismes de domination qui se mettent en place lors d’un inceste sur la victime, mais aussi sur ses proches. Ils ne diffèrent pas d’un milieu social à l’autre. L’autrice décrit avec beaucoup de sensibilité ce sentiment de sidération qui saisit Victor et sa jumelle, puis la honte et la culpabilité. Une fois adulte, ils souffrent, se sentent déchirés, car ils doivent apprendre à dé-aimer ces gens qu’ils ont tant aimés.
L’autrice règle aussi ses comptes avec ce milieu de la gauche caviar, qui une fois Mitterand au pouvoir, ne s’intéresse plus à la révolution cubaine, mais aux postes à pourvoir, aux réseaux d’influence, vit dans le luxe, et a fait sienne les valeurs qu’il a dénoncées dans sa jeunesse : l’ambition, le phénomène de cour et l’appartenance à une élite. La famillia grande, qui baigne dans l’hypocrisie, est devenue une source d’oppression. Tous les mécanismes de la domination fonctionnent comme dans une bonne vieille famille bourgeoise.

J’ai beaucoup aimé la première partie qui est consacrée à l’enfance de Camille. Elle nous fait revivre une époque pas toujours facile, mais heureuse dans cette famille singulière, peuplée de sa grand-mère féministe avant l’heure, de sa mère et de sa tante, les fameuses sœurs Pisier à la fois belles, brillantes, libérées sexuellement, et indépendantes, d’un père, qui est un héros aux yeux de l’opinion publique, un homme prêt à partir à l’autre bout du monde pour sauver des vies, mais peu intéressé par celles de ses enfants, et d’un merveilleux beau-père, aimant, attentionné, brillant, chaleureux, qui, avec son épouse, réunit autour de lui l’été à Sanary une magnifique famille choisie et non pas subie, la familia grande. On est dans cette familia férocement de gauche. On rejette la morale bourgeoise, l’oppression capitaliste, la famille traditionnelle. On rit beaucoup, on s’amuse, on danse, on joue aux cartes. Les enfants apprennent à argumenter. Aucun sujet n’est tabou. La vie est légère comme une bulle de savon. Certes, certaines scènes font frémir aujourd’hui, mesurées à l’aune des préconisations des pédopsychiatres. Les enfants sont mis en danger, confrontés à des scènes de sexe entre adultes, livrés à eux-mêmes. On leur transmet cependant un socle de valeurs. Les enfants ont l’impression d’appartenir à une élite intellectuelle, brillante, progressiste, qui aime donner des leçons aux autres.

Et puis, le climat devient triste et oppressant. Ces moments heureux deviennent des souvenirs d’autant plus douloureux que Camille et ses frères ont aimé profondément leur mère, Évelyne, et leur beau-père, ainsi que les membres de cette famille élargie. Le suicide de Paula, la grand-mère, est le point de départ d’une descente aux enfers, lente, douloureuse, hantée par la culpabilité. La plongée de leur mère dans l’alcoolisme et l’irréparable commis par leur beau-père sur Victor brisent en petits morceaux Camille et son frère jumeau. La douleur devient oppressante. Camille devenue adulte est dans l’incapacité de ne plus aimer ces gens qui ont tant compté pour elle malgré l’inceste commis, malgré le chantage aux sentiments fait par leur mère, et pour tout dire le rejet par la familia grande de ces ingrats vus désormais comme des trouble-fêtes.
L’attitude d’Evelyne Pisier m’a profondément déçue. Qu’une femme aussi brillante, aussi féministe et libérée, qui âgée de vingt ans est partie à Cuba pour participer à la révolution termine ses jours en couvrant son mari au détriment de ses enfants m’a rendue triste. Cette attitude en dit beaucoup sur la dépendance des femmes qui vieillissent envers les hommes ou une position sociale voire le confort matériel.
Pour les autres membres de cette « familia grande », je n’ai pas été surprise par leur silence et leur attitude. Le pouvoir corrompt. Chaque semaine apporte son eau à ce moulin.

Editions Seuil

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