Cléo Ballatore


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La statue

concordeElle marche d’un pas léger dans le parc. Elle a froid. Ses mains enfoncées dans les poches de son manteau sont crispées. Un sourire calme est plaqué sur son visage. Le bruit de ses pas est assourdi.

Le vent a déjà fait s’envoler toutes les feuilles. Au loin, la grande roue est arrêtée sur un ciel gris et pâle. La nature semble avoir perdu le souvenir du soleil.

Elle voit son double. Il est en marbre près d’un marronnier aux branches dénudées. Son regard est tourné vers les eaux figées du grand bassin. La pluie d’hier l’a lavé. Il est si beau, si blanc et si glacé. Elle pleure doucement.

Sur l’allée, un cheval trottine et un pigeon roucoule. Au loin, on entend un air de violon.

atelier bricabook


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« Big eyes» : du charme

Dans le couple Keane, il y a Margaret, une jeune artiste timide et introvertie, qui joint difficilement les deux bouts avec sa fille, et Walter Keane, un peintre du dimanche, vendeur dans l’immobilier. Ces deux caractères vont s’attirer : il admire en elle l’artiste, elle, sa débrouillardise et son culot. Walter essaie de placer leurs peintures, sans succès. Mais ce commercial hors pair va réussir à attirer l’attention sur lui et les tableaux de Margaret. Cette dernière représente des enfants esseulés dont les grands yeux touchent par la solitude et la mélancolie qu’ils dégagent. On est au cœur du mouvement Pop Art, et, comme souvent dans ces périodes charnières, la frontière est tenue entre les œuvres qui laisseront leur marque dans l’histoire de l’art et le kitch (certains pourront faire un parallèle avec le travail de Jeff Koon). Son mari, qui sait remarquablement capturer l’air du temps, va réussir, en s’appropriant l’œuvre de sa femme, à devenir un des artistes influant de sa génération, jusqu’au jour où Margaret va emprunter le chemin qui conduit à l’émancipation.

MON AVIS

Ce film a du charme avec son décor acidulé des années cinquante. On suit le bouleversement du monde l’art qui voit émerger grâce à la reprographie des œuvres boudées par la critique, mais plébicitées par le grand public et on assiste, à travers Margaret, au lent mouvement d’émancipation de la femme. Amy Adams est très touchante dans le rôle de cette jeune femme qui manque cruellement de confiance en elle et qui se fait dépouiller de son œuvre. Christoph Waltz en fait des tonnes pour incarner ce mari charmeur et manipulateur. Tim Burton a quitté le terrain du fantastique pour le monde réel. Sa mise en scène est subtile. Rien n’est simple dans ce couple, car si Walter s’est bien approprié le travail de sa femme, sans son formidable bagou, Margaret serait restée certainement inconnue du grand public.

♥♥♥ / ♥♥♥♥♥


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« Divergente 2 : l’insurrection » : Bien

Nous retrouvons Tris Prior. Dans « divergente », nous avons découvert un Chicago post-apocalyptique, protégé par une immense barrière, où la société est organisée en cinq factions, Audacieux, Erudits, Sincères, Altruistes et Fraternels. Chacune d’elles remplit une tâche précise dans la cité : justice, maintien de l’ordre, don de soi… tout individu est strictement contrôlé. Reste le rebut de la société, les sans-factions, des individus qui ont été écartés par leurs propres factions. Les divergents, comme Tris, sont des individus inclassables, jugés dangereux par le pouvoir en place, car impossible à contrôler. Après avoir rejoint les Audacieux et son beau chef d’équipe, Quatre, Tris a réussi à déjouer l’attaque des Erudits qui, alliés avec une partie des Audacieux, a éradiqué sa faction d’origine, les Altruistes. Recherchés par les autorités et en particulier Jeanine, le leader des Erudits, les deux jeunes gens vont tenter de survivre dans ce monde à feu et à sang où l’équilibre a été définitivement rompu et de comprendre pourquoi les divergents constituent une telle menace. Tris devra aussi apprendre à faire le deuil de ceux qu’elle a aimés.

MON AVIS

On retrouve avec plaisir les acteurs de cette dystopie. Le décor est à nouveau très réussi avec un paysage de désolation où les tours de Chicago sont à moitié carbonisées, et les quartiers très typés des différentes factions. Le rythme du film est bon, sans temps mort. Les défauts du premier volet ont été gommés et l’intrigue renforcée. Les tests de simulations restent flippants. Des stars sont venues épauler les jeunes acteurs. On citera Noami Watts et Octavia Spencer. Shailene Woodley étoffe son personnage, en étant à la fois physique et vulnérable, parfois dépassée par les enjeux. Theo James, le compagnon d’aventure de Tris, a toujours beaucoup de charisme. Kate Winslet, à la tête des Erudits, est fascinante. On regrettera une histoire moins profonde que celle d’Hunger Games et des personnages moins fouillés.

♥♥♥+ / ♥♥♥♥♥


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«American Sniper» : un bon film

Ce film suit la vie d’un héros de l’Amérique d’aujourd’hui. Celle du sniper le plus célèbre de la guerre en Irak, Chris Kyle. À travers la courte vie de ce Texan, profondément imprégné des valeurs américaines : le patriotisme, la foi et la famille, nous découvrons le quotidien des soldats envoyés au front.

MON AVIS

L’intérêt de ce film réside dans sa vision nuancée de l’engagement en Irak. Clint Eastwood se garde bien de porter un jugement moral sur cette page d’histoire. Il traite avec beaucoup de respect le portrait de cet homme du peuple, pétri des valeurs traditionnelles, certes limité dans son raisonnement, mais qui a démontré un sens profond de l’engagement. Le film parle aussi des traumatismes que ramènent ces soldats une fois rentrés au bercail, et leurs souffrances face à des concitoyens et des autorités indifférents à leur sort. Sur le terrain, les actions des troupes d’élite semblent confuses, les objectifs flous, les armes déployées disproportionnées par leur taille face à des civils apeurés, pris en otages entre les troupes américaines et les rebelles sanguinaires.

La mise en scène est classique, sans temps mort avec de grandes scènes de guerre. Bradley Cooper est excellent dans ce rôle presque à contre-emploi. Le beau gosse d’Hollywood a réussi se fondre dans le destin de ce Texan brut de décoffrage.

♥♥♥+ / ♥♥♥♥♥


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Sixto Rodriguez

Sixto Rodriguez est né à Detroit, le 10 juillet 1942, de parents émigrés mexicains. Il est le sixième d’une grande fratrie. Dans sa jeunesse, c’était un marginal. Le jour, il vivait de petits boulots. La nuit, il jouait de la musique dans des bars miteux. Il composait aussi. Il a enregistré deux albums : « Cold Fact » en 1970 et « Coming from Reality » en 1971.

La première fois que « Cold Fact » a été écouté en Afrique du Sud, ce fut lors d’une soirée d’étudiants au Cap. Une Américaine avait apporté le disque des États-Unis. Tout de suite, cette voix nasale un peu râpeuse, ces ballades tintées de folk et ces paroles qui parlaient de liberté ont semblé familières à la jeunesse afrikaner. Rodriguez chantait la sexualité, exaltait la drogue et dénonçait l’atteinte aux droits civiques. Autant de sujets tabous dans cette société contrôlée, coupée du monde où l’apartheid maintenait les jeunes sous une chape de plomb. Rodrigues devint un symbole de la révolte qui grondait. Ses disques s’échangeaient sous le manteau. Certaines de ses chansons furent interdites à la radio comme « I wonder ». Les autorités rayaient en profondeur la piste du vinyle pour s’assurer de la bonne exécution de leurs ordres.

téléchargementUn mystère demeurait. Qui était Rodrigues ? Les revues de rocks, qui leur parvenaient du Royaume-Uni ou des États-Unis, n’en parlaient jamais. Sur la pochette de « Coming from Reality », on voyait un jeune homme d’une vingtaine d’années aux traits hispaniques, aux longs cheveux noirs et raides dont le visage était en partie dissimulé par une paire de lunettes de soleil. Il était vêtu d’un jean pattes d’eph, d’une chemise blanche et de boots. Enveloppé dans la lumière dorée d’une chaude fin d’après-midi, Rodriguez était assis sur les marches d’une maison abandonnée. Un jour, quelqu’un apprit qu’il était mort. On racontait qu’il s’était suicidé sur scène en se tirant une balle dans la tête.

Les années passèrent et, un matin, sur un coup de tête, un journaliste décida de mener l’enquête. Il voulait découvrir l’homme qui se cachait derrière cet artiste qui avait marqué sa génération. Il visita les maisons de disques du Cap qui écoulait sa production. Les responsables des labels ne savaient rien sur Rodriguez. Ils versaient des royalties chaque année à une société américaine basée à LA. Lors d’un voyage en Californie, il réussit à le rencontrer le propriétaire qui lui jura dans les yeux dans les yeux qu’il n’avait jamais reçu le moindre dollar d’Afrique du Sud. Il ignorait que Rodriguez était connu là-bas. Selon lui, ses disques avaient été piratés. Quant à Rodriguez, il l’avait perdu de vue après l’échec successif de ses albums. Cependant, il assurait qu’il ne s’était pas suicidé sur scène.

Lors de son retour en Afrique du Sud, le journaliste, dépité, décida de créer un site internet dédié à son idole. Un soir de juin 1997, son téléphone sonna. C’était une lumineuse soirée d’été agrémentée d’une fraîche brise marine. Un de ces instants magiques où la nature est en harmonie avec nos émotions. Il aurait reconnu entre mille cette voix chaude, un peu râpeuse. Rodriguez était en vie. Il avait entendu parler du site. Il découvrait sa notoriété en Afrique du Sud. Il croyait à une mauvaise blague. Mais le journaliste réussit à le convaincre. Rodriguez resta alors silencieux un si long moment qu’il pensa qu’il avait raccroché.

Quand il le rencontra à Detroit, il trouva un homme âgé de soixante ans au sourire doux qui parlait de fraternité et de liberté. Comme sa vue était faible, il portait des lunettes teintées, aux verres épais qui masquaient ses yeux d’un brun profond. Sa vieille guitare l’accompagnait partout. Quel que soit l’endroit, il grattait des mélodies en fredonnant de sa voix un peu voilée. Le difficile travail sur les chantiers avait déformé ses mains maintenant épaisses, recouvertes d’une peau rêche, tavelée, aux ongles gris parfois cassés. Mais dès qu’il pinçait les cordes de sa guitare, elles redevenaient gracieuses et légères. Quelques fois, il s’énervait. Les inégalités le révoltaient. Son débit devenait alors plus rapide et ses gestes saccadés. Certains soirs, il avait un coup dans le nez. La vie avait été dure avec lui. Il avait dû abandonner l’espoir de faire carrière dans la musique. Il ne se plaignait jamais de l’injustice de son sort mais dans ces moments son regard trahissait sa souffrance. En silence, il buvait des verres de whisky les uns après les autres.

Rodrigues habite toujours dans sa modeste maison en briques de Detroit, entouré des siens. Ces dernières années ont été jalonnées par des tournées triomphales en Afrique du Sud, puis dans de petites salles aux États-Unis et en Europe. Cette gloire tardive n’a pas changé l’homme qu’il était devenu.

Ces chansons sont maintenant connues dans le monde entier et parfois, au hasard d’une balade, je les entends. Pour beaucoup, il n’est qu’un chanteur de folk, à la voix râpeuse, à l’indignation rafraîchissante dans cette société marquée par l’individualisme et les inégalités. Moi, quand je l’écoute, je revois des marches silencieuses, la sortie de Mandela de prison et la fin de l’apartheid. Sa musique aura accompagné l’Afrique du Sud le long du chemin épineux vers la liberté.

Texte pour un concours WeLoveWords – Concours de portrait –


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Départ

bateauLa nuit tombe sur ce petit port de pêche breton. Un ciel sombre et menaçant annonce une journée du lendemain difficile pour les chalutiers. Un de ces matins où les brumes hivernales cachent la jetée et, au-delà, le phare et les récifs qui affleurent à la surface de l’eau. Demain, pourtant le soleil brillera dans son cœur. Elle embarquera pour aller de l’autre côté des îles vers une nouvelle vie. Ce soir, elle regarde une dernière fois la beauté du ciel tourmenté et les petits lampions jaunes qui décorent les bateaux comme une guirlande de Noël.

L’air vif qui réveille à l’aurore, les mains rougies, gourdes de froid, l’odeur des embruns et les cabans de laine rêche appartiennent déjà au passé.

Demain, elle quittera ce petit port sans se retourner, franchira les eaux calmes de la rade, puis traversera les flots tumultueux de l’océan. Peut-être entendra-t-elle la fameuse cloche qui sonne dans le brouillard pour les marins égarés juste avant qu’ils aperçoivent la quiétude de la terre ferme.

Elle, elle s’est perdue, mais retrouvée. Quelqu’un l’attend de l’autre côté. Quelqu’un qu’elle a laissé partir autrefois, parce qu’elle était trop jeune et qu’elle pensait que sa vie était ici. Mais ils s’en sont tous allés, sa famille, ses amies. Maintenant, elle est seule entourée de ses souvenirs. Elle a vendu la maison, dispersé les affaires. Il est temps de prendre le large.

Atelier Bricabook Photo Kot


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«Imitation Game» : un bon film

Le film retrace les moments-clés de la vie du mathématicien Alan Turing, un des cerveaux les plus brillants de sa génération. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, Alan Turing est embauché par le gouvernement britannique pour essayer de « craquer » le code enigma utilisé par les Allemands dans leurs transmissions. Ce code est changé chaque jour à minuit. C’est une course contre la montre qui s’engage avec à la clé la victoire des Alliés.   

MON AVIS

Ce biopic est très réussi. Sa construction fragmentée permet de cerner l’homme derrière le génie. Certes, on admire l’intelligence exceptionnelle d’Alan Turing, mais on découvre aussi un personnage touchant. Le thème de la différence est ici abordé avec beaucoup de finesse. Bien sûr, il y a l’orientation sexuelle de Turing, durement condamnée à l’époque par la loi. Mais il y a aussi le thème de la différence qui fait de Turing un être rejeté par ses condisciples. Son caractère entier, son arrogance, son incapacité à saisir les nuances sociales en font parfois un personnage insupportable contrebalancé par sa sensibilité, sa maladresse et son côté professeur Tournesol. Les décors et les costumes sont de toutes beautés. On plonge immédiatement dans l’époque. Le suspens est bien conduit et on suit avec plaisir cette équipe de grosses têtes. Benedict Cumberbatch déploie une grande sensibilité et parvient à capturer la complexité d’un tel personnage.

♥♥♥♥ / ♥♥♥♥♥