Cléo Ballatore


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Entre ciel et mer

atelier-ecritureJ’en avais rêvé. Ils étaient presque translucides, mais pas tout-à-fait aussi vaporeux que je l’avais imaginé. Ils devaient bien mesurer dix mètres de hauteur. C’était beaucoup, mais là encore ils n’étaient pas aussi grands que je croyais.

Leurs couleurs étaient changeantes. Certains cumulus étaient gris comme des pierres, d’autres bleus comme la mer. J’avais conscience de flotter aussi légère qu’une plume. Mes mains s’agitaient, puis, venaient se poser sur les mamelons d’un nuage. Mes doigts retombaient mollement jouant distraitement avec ses bribes effilochées.

Je n’entendais presque plus rien. Des voix et des sons me parvenaient de très loin. Peut-être même des rires. Je ne pouvais le dire.

Libérée de l’apesanteur, je me mouvais sans effort dans cet océan lumineux que traversait parfois un groupe d’oiseaux. Je me penchais pour chercher la surface de la terre mais l’univers avait perdu sa matière.

J’étais devenu un élément de ce monde nouveau.

Atelier Bricabook – photo 128 – Diane

 

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L’ange

filleIncrédule, je regarde la photo. Je visite une exposition sur les camps de réfugiés. C’est moi cet ange à la figure barbouillée de crasse, aux mains sales. Les détails de cette scène surgissent brusquement de ma mémoire. Nous venons d’arriver au camp. Je serre contre moi comme un trésor un petit berlingot de lait que m’a remis une dame très gentille. Elle m’a aidée à insérer la paille dans le rectangle de carton. Je suis transie de froid et affamée. Nous avons marché longtemps sans boire ni manger. Mon grand-père me tient contre lui, ses mains fermement posées sur mes frêles épaules.

Nous venons d’un endroit où il y a la guerre. Je me souviens encore du bruit strident des sirènes, du vrombissement des avions et du vacarme assourdissant que font les bombes quand elles explosent. Ensuite, une grande lumière illumine la ville. On entend alors “au feu ! au feu !” et des cris et des pleurs. Quand notre immeuble a été détruit, nous étions à la cave. Nous nous sommes extraits des gravats avec ma mère et mon grand-père. Notre rue n’existait plus. Nous avons ensuite fui la ville en cendre avec une foule de gens. Notre errance a duré des jours et des nuits. Quand je ne pouvais plus marcher, ma mère ou mon grand-père me portaient. Ma mère pleurait doucement. Ma grand-mère, mon père et ma soeur ont disparu dans le bombardement.

Une fois au camp, Grand-père s’active. Il monte notre tente. Il va faire la queue pour se procurer des couvertures et des provisions. Il va chercher de l’eau. Il ne dit rien ou peu de choses. Il n’a jamais été très bavard. Demain, il dit qu’il ira voir pour les papiers et essayer de téléphoner. Mais, le soir quand il s’assoie, il a l’air d’avoir mille ans. Il est devenu tout ratatiné. Ses épaules sont voûtées, ses cheveux ont blanchi et ses yeux sont perdus dans le vague. Parfois, il y a de l’eau dedans. Son seul espoir est de téléphoner à son autre fils qui est au Canada. Il s’accroche à ce coup de fil de toutes ses forces.

– Tu va voir, me dit-il. On va prendre l’avion. Il y aura plein de bonnes choses à manger. Une fois là bas, t’auras une robe neuve et ta mère aussi.

Avec l’innocence de l’enfance, je le crois. Malgré la boue, la pluie et la crasse, je crois que telles des chenilles nous allons nous transformer en papillons parés de couleurs étincelantes et nous envoler loin, très loin de cet enfer.

Et, j’ai raison. Il nous faut attendre quelques semaines mais mon oncle réussit à organiser notre transfert. Avec ma mère, nous nous adapterons vite à cette nouvelle vie mais pas lui. Il mourra deux ans plus tard, déraciné. Il avait trouvé un vieux pêcher dans un jardin abandonné qui lui rappelait son pays et sa maison. Il allait souvent s’y asseoir avec son pliant échangeant parfois des souvenirs avec des vieux émigrés venus comme lui de pays lointains.

Atelier Bricabook – photo 125 – Marion Pluss

http://www.bricabook.fr/category/atelier-decriture/


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L’ombre

romaric-cazauxJ’ai retrouvé l’autre jour un vieil album photo. Sur une des photos, prise un dimanche après midi à la campagne, j’ai sept ans. Ma mère est allongée sur l’herbe, souriante. Elle s’est installée sous le parasol pour se protéger du soleil. J’essaie de toutes mes petites forces de tirer ce parasol pour que le soleil l’éblouisse. Elle le retient avec sa main. C’est un moment de complicité, rare et précieux. A côté de nous, ma petite sœur, Marine, joue avec mon cousin. Ils se bataillent. Il a 13 ans et elle, six. Il l’adore comme tous les membres de la famille. Cette photo semble idyllique. Après une réunion de famille autour d’un repas convivial, nous sommes tous réunis dans le jardin. Je me souviens encore de la chaleur sèche de ces étés, de l’odeur de l’herbe coupée et du bourdonnement des abeilles.

Mais une grande ombre est en train de s’étendre. Je suis très jalouse de ma sœur. Bien que plus jeune d’un an, elle est déjà plus forte que moi dans bien des domaines. Tout au long de son enfance, elle va exceller. Très douée en sport, elle fera de la natation en compétition. Bonne élève, elle sera toujours première de sa classe. Elle fera l’orgueil et la fierté de mes parents. Nos confrontations tourneront toujours à son avantage et j’en sortirai systématiquement humiliée. Au moment de la préadolescence, elle me méprise et je la déteste. En serrant les poings, je regarde ma mère, quand elle croit qu’on ne l’observe pas, poser sur elle son chaud regard. Jamais, elle ne me regarde comme cela. Au fil du temps, je suis devenue mélancolique avec une estime de soi à zéro et un sentiment permanent de culpabilité. Je me dis que c’est ma faute. Si je travaillais plus, je serai plus brillante. En classe, je suis dans mon coin, absente.

A la fin de l’année scolaire en quatrième, le professeur principal m’apprend que je vais redoubler. La tête baissée, comme étranglée par la nouvelle, je sens le sol se dérober sous mes jambes. Je dissimule tant bien que mal mon désarroi. Le soir, je ne dis rien à mes parents. Ils l’apprendront bien assez tôt. J’appréhende leur remarques et surtout la lueur de mépris qui traversera leurs yeux. Mais l’angoisse m’a saisie. L’année prochaine, je serai dans la même classe que ma sœur. J’ai déjà du mal à respirer. J’envisage tout une tas d’échappatoires : arrêter l’école, fuguer…Alors, le soir pendant que mes parents regardent la télévision, dès que ma sœur passe devant moi pour aller à la salle de bain, de toutes mes forces je la pousse dans l’escalier. Puis, je la regarde rouler jusqu’en bas. Un immense sentiment de soulagement m’envahit. Je me sens mieux.

Atelier Bricabook – Photo 124 – Romaric Cazaux