Cléo Ballatore


22 Commentaires

Poème de métro

rerLe quai est vide et gris comme un lundi matin.

Dans la rame, mon corps immobile ballotté, mon esprit engourdi.

Accélération et bruits stridents.

*

Mirabeau, station révolutionnaire.

Mais les passagers ont renoncé à la gloire et au rêve.

Ils errent dans les tunnels comme des taupes, loin de la lumière.

*

Affiches sur les murs.

MIAM, une sauce un rouge qui coupe l’appétit.

Des lettres froides scintillent. Le A sort de RELAX, droit comme un soldat au garde-à-vous.

Une carte. Mes yeux courent et s’égarent sur les lignes et les sentiers.

*

Des passagers pensifs, aux regards brumeux.

Tous les tunnels se ressemblent, le brouillard me donne des frissons.

*

Pierre Bonnard fait entrer le soleil dans le wagon,

Des murs baignés d’une large lumière jaune.

Du violet dans les gris et du vermillon dans le tendre vert des jardins.

*

Encore des tunnels. Que peut-on écrire au sujet des tunnels ?

*

La vie bouscule la torpeur ambiante.

Des cris, des éclats de rire, de la jeunesse, de l’agitation pénètrent dans la rame.

Il y a même quelqu’un qui sifflote.

*

Les gens se lèvent. Terminus. Le quai est vide.

Assise sur ma chaise en plastique orange, je pense à toi Charles B.

Rien dans les poèmes de métro ne peut enivrer mes sens,

L’air ambiant sue la tristesse, la traversée des tunnels est monotone et la grisaille dévore tout.

Atelier Bricabook Photo Kot

Publicités


26 Commentaires

Dans le jardin

epinglesDans le jardin, le parfum des fleurs est devenu plus net. Il y a encore de fraîches matinées, mais on a retiré la paille aux pieds des mimosas.

Je lis un livre sur la terrasse et je regarde le chemin qui mène à la grille. J’espère pour ce soir le crissement léger du gravier, une silhouette familière et des paroles douces aux creux de mon oreille,

Je mettrai une lanterne sur les marches pour guider tes pas. Mes mains tièdes caresseront tes cheveux. J’essayerai de te cacher le feu brûlant qui me dévore quand tu lèves les yeux vers moi.

Atelier bricabook Photo Julien Ribot


23 Commentaires

La statue

concordeElle marche d’un pas léger dans le parc. Elle a froid. Ses mains enfoncées dans les poches de son manteau sont crispées. Un sourire calme est plaqué sur son visage. Le bruit de ses pas est assourdi.

Le vent a déjà fait s’envoler toutes les feuilles. Au loin, la grande roue est arrêtée sur un ciel gris et pâle. La nature semble avoir perdu le souvenir du soleil.

Elle voit son double. Il est en marbre près d’un marronnier aux branches dénudées. Son regard est tourné vers les eaux figées du grand bassin. La pluie d’hier l’a lavé. Il est si beau, si blanc et si glacé. Elle pleure doucement.

Sur l’allée, un cheval trottine et un pigeon roucoule. Au loin, on entend un air de violon.

atelier bricabook


39 Commentaires

Départ

bateauLa nuit tombe sur ce petit port de pêche breton. Un ciel sombre et menaçant annonce une journée du lendemain difficile pour les chalutiers. Un de ces matins où les brumes hivernales cachent la jetée et, au-delà, le phare et les récifs qui affleurent à la surface de l’eau. Demain, pourtant le soleil brillera dans son cœur. Elle embarquera pour aller de l’autre côté des îles vers une nouvelle vie. Ce soir, elle regarde une dernière fois la beauté du ciel tourmenté et les petits lampions jaunes qui décorent les bateaux comme une guirlande de Noël.

L’air vif qui réveille à l’aurore, les mains rougies, gourdes de froid, l’odeur des embruns et les cabans de laine rêche appartiennent déjà au passé.

Demain, elle quittera ce petit port sans se retourner, franchira les eaux calmes de la rade, puis traversera les flots tumultueux de l’océan. Peut-être entendra-t-elle la fameuse cloche qui sonne dans le brouillard pour les marins égarés juste avant qu’ils aperçoivent la quiétude de la terre ferme.

Elle, elle s’est perdue, mais retrouvée. Quelqu’un l’attend de l’autre côté. Quelqu’un qu’elle a laissé partir autrefois, parce qu’elle était trop jeune et qu’elle pensait que sa vie était ici. Mais ils s’en sont tous allés, sa famille, ses amies. Maintenant, elle est seule entourée de ses souvenirs. Elle a vendu la maison, dispersé les affaires. Il est temps de prendre le large.

Atelier Bricabook Photo Kot


37 Commentaires

Un cœur en hiver

16058258370_99a0be4b8e_kOn dit que le hasard guide nos pas. Cette soirée par exemple dans une rue oubliée d’une ville tranquille. Une nuit d’hiver où la douceur de l’air laisse à penser que le printemps arrive. On longe une rangée d’arbres et on s’arrête près d’un peuplier à l’écorce décorée de cœurs, de petits mots et de prénoms. C’est l’arbre des amoureux. Pourquoi lui ? Mystère.

Je le regarde du bout des yeux sans en avoir l’air. Je sais qu’il y a un cœur au milieu du tronc avec deux initiales enlacées.

Je ressemblais alors à une sauvageonne avec mes cheveux ébouriffés, mes jeans effrangés, mes tuniques indiennes et ma veste en cuir. Mais il m’aimait ainsi autrefois. Je me souviens d’un court printemps et d’un long automne. Car ces amours-là sont mortes. La pluie monotone tambourinait sur la maison et le jardin. Impossible de se réchauffer. Ses doigts ne jouaient plus avec mes cheveux. Son rire ne résonnait plus dans les pièces vides. Ses bras ne me protégeaient plus des morsures du vent du nord.

Ce soir en regardant nos initiales, je souris. J’ai enfin fermé la porte à ces souvenirs. Il ne reste de cette histoire qu’un petit cœur dont les contours, jadis à vif, sont en train de s’estomper comme une plaie qui a cicatrisé.

Atelier Bricabook – Photo


44 Commentaires

Les bodys

13874594085_bf4818628c_oCe matin, la ficelle s’est cassée, la vitrine s’est brisée et les bodys se sont envolés. Où sont-ils partis ?

Certains les ont vus flotter au-dessus des maisons, légers comme des cerfs-volants. Ils se tenaient par le bras pour former une ronde. Leurs couleurs acidulées éclairaient le ciel gris de janvier. Sur leur passage, un flash de gaieté illuminait brièvement un paysage d’hiver immobile.   

On m’a dit qu’ils ont rejoint le pays des enfants. Là où vont nos rêves et nos chagrins. Mais où est ce pays ?

En Hollande, en Finlande ou en Irlande ?

Au Mexique, en Afrique ou en Amérique ?

Certains racontent que c’est au Bengale, d’autres dans les étoiles.

(inspiré d’une chanson de Michel Legrand).

Atelier bricabook Photo Romaric Cazaud


28 Commentaires

L’allée

15913763362_a357e508b4_oJe marche sur cette allée majestueuse, bordée de part et d’autre de peupliers. Une bise aigre d’automne s’engouffre par les charmilles et fait trembler puis tomber les feuilles.  Une odeur de terre en décomposition arrive par bouffée, portée le vent. Sous mes semelles, le sol spongieux est par endroit déjà durci par le gel.

Au loin, le paysage se perd dans la brume. Je frissonne sous ma redingote de drap gris. Malgré la pâle luminosité, mes boutons accrochent parfois la lumière. Ils jettent alors un éclat argenté, singulier, dans cette atmosphère bleutée.

Devant moi, deux personnages sont en train de disparaître du tableau. Car ce vent d’automne a un air printanier. La révolution est en marche. Les arbres à moitié dénudés observent ce présent qui n’est pas encore un futur, mais dont les contours tremblent déjà comme une vieille photo.

Si l’allée était bordée des bustes de nos grands hommes, je suis sûr que leurs têtes seraient tournées vers ces petites silhouettes qui rétrécissent à vue d’œil. Quand elles deviendront un simple point, elles se dissoudront dans le brouillard du passé.

Bricabook; photo Romaric Cazaud