Cléo Ballatore


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Chroniques berlinoises (5) – Femme à la robe rouge

Résumé : Léa, une jeune berlinoise de l’Est, essaie de survivre après la chute du mur. Au chômage depuis de longs mois, elle a été recrutée par un étrange personnage du nom de Werner Holtz pour un travail encore mystérieux. Werner la présente officiellement comme sa nièce. Quelques années plus tard, un jeune enquêteur du nom d’Alex Masson s’installe à Berlin.

C’était un lundi matin gris et frais du mois de mai. Alex grelottait en sortant du métro londonien. Il venait d’arriver de Berlin par avion. Il bénissait le refus des Britanniques d’adopter l’heure d’été ce qui lui avait permis de gagner une heure de sommeil. Il se trouvait maintenant dans la City et cherchait un immeuble de bureau situé au 22bis Fisherstreet. Il avait rendez-vous à 10h00 avec un milliardaire du nom d’Henry Cardew. Le quartier était calme en ce milieu de matinée. Alex apprécia le charme suranné des vieilles banques centenaires au pur style victorien qui côtoyaient des immeubles modernes aux froides façades vitrées.

Il trouva enfin la petite rue tranquille bordée d’arbres un peu à l’écart. Sur un discret immeuble moderne, une plaque sobre indiquait Peel&Johnson Ltd. La modestie des lieux l’étonna car c’était le siège social d’un des plus grands hedge funds au monde.

Après des formalités rapides, il fut introduit dans un vaste bureau d’angle situé au 7ième étage qui dominait la City et la ville de Londres. Il était meublé de façon fonctionnelle mais recherché. On pouvait voir entre autres choses un large bureau en bois clair, des fauteuils en palissandre d’un grand  designer danois, une bibliothèque en acier brut, plusieurs tableaux remarquables dont un Matisse et un très beau masque africain.    

Henry Cardew était tel qu’Alex se l’était imaginé après avoir étudié minutieusement sa biographie. Vêtu d’un coûteux costume de businessman, c’était un homme d’environ 65 ans, de taille moyenne, svelte, aux traits durs. Avec sa large mâchoire et son regard perçant, il dégageait du magnétisme et de la force mais aussi une vague menace. C’était un redoutable négociateur qui avait bâti une solide fortune.

Alex était curieux de découvrir pourquoi son patron l’avait expédié de toute urgence à Londres. Henry Cardew était célèbre pour sa collection privée.

Cardew de son côté essayait de jauger son visiteur. Quel étrange garçon le LKA lui avait envoyé. « J’ai la bonne personne, lui avait dit laconiquement Otto Lukbeck, le chef du service 4 au LKA. Une jeune recrue, 28 ans, très brillant, un français, trilingue. Je vous l’envoie par le premier avion. » Puis, au grand dam de Cardew, il avait raccroché.  

Alex était grand et mince. Ses cheveux noirs séparés par une raie médiane bouclaient dans son cou. Son visage était fin comme dessiné au pinceau avec des pommettes et un menton légèrement saillants. Sa peau était pâle mais il devait certainement avoir des origines exotiques. Cela se voyait à ses grands yeux sombres. Il était élégamment vêtu mais de façon originale avec un jean et des Dr Martens bordeaux. Sous sa chemise blanche, il portait un t-shirt gris où s’inscrivait le mot rock’n roll avec ce qui semblait être à Henry Cardew des os de poulets maintenus par des chaînes.

– « Monsieur Alex Masson, je présume. Henry Cardew. Dit-il d’une voix froide dénuée d’émotion. Monsieur Lukbeck m’a dit le plus grand bien de vous. » En homme habitué à commander, il montrait clairement qu’il nourrissait les plus grands doutes.

Il va falloir le convaincre se dit Alex. Il a l’air drôlement coriace.

– « Je vous écoute, répondit-il d’une voix calme et posée.  

Cardew alla droit au but.

– Avez-vous entendu parler du tableau « Femme à la robe rouge » ?

– Bien sur répondit Alex. La vente aux enchères a eu lieu il y a un an. Elle était organisée par la maison Lengefeld, une vieille maison de ventes aux enchères de Berlin. C’est une œuvre d’Erich Geiger datée de 1915. Ce fut un évènement car personne n’avait revu ce tableau depuis sa vente en 1928 par le marchand d’art Emil Rosemberg. Le prix de vente a atteint un record pour un Geiger, 400.000DM, si ma mémoire est bonne, sans les frais.

Cardew hocha la tête.   

– Qu’avez-vous pensé de l’œuvre ?

– Je n’ai pas eu d’occasion de la voir.

– Je suis l’acheteur. J’ai souhaité resté discret. Le tableau a été acquis par un intermédiaire. Il est stocké à Genève dans un dépôt-francs sous douane. J’imagine que ce procédé vous est connu.

– Bien sur. Le secret bancaire suisse n’étant plus ce qu’il était, les comptes ont depuis 2 ou 3 ans tendance à se vider au profit d’un investissement sur le marché de l’art. L’objet pourra être ensuite stocké dans un vaste entrepôt, les dépôts francs sous douanes, en toute quiétude puisque à ce jour aucun Etat à ma connaissance n’a demandé le liste des noms de ceux qui détiennent ces dépôts. »

Cardew sourit pour la première fois depuis le début de l’entretien. C’était un sourire froid mais réel.

– « C’est exact mais dans mon cas il ne s’agit pas d’argent sale ou non déclaré mais de montages fiscaux. 

– Cette discrétion arrange beaucoup de monde si j’ai bien compris. Le ton d’Alex était maintenant légèrement ironique. Certains vendeurs auraient du mal à expliquer l’origine des fonds qui leur ont permis d’acquérir le tableau. Des marchands d’art conservent le secret sur les commissions versées.  

– Une fois le tableau en ma possession, reprit Cardew sans relever l’allusion, je l’ai confié à la galerie Farret à Genève, une maison compétente et discrète. Elle s’occupe de tout : paiement, transport, stockage et bien sur de la documentation comme le certificat d’expertise de l’œuvre. »

Il marqua une pause. Ses traits se durcirent. Son regard se glaça.

– « Les ennuis ont alors commencé.

– C’est un faux ? demanda Alex dans un souffle. »

Incroyable se dit-il. Si l’information était exacte, un sacré scandale couvait. Du beau monde était impliqué dans cette vente très médiatisée. Brusquement, il frissonna comme si un courant d’air froid traversait la pièce. Une menace diffuse aux contours flous s’était installée dans ce luxueux bureau.  

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