Cléo Ballatore


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La ville en cendre

Trees Toppled by Wind Caused by FireJ’ai les pieds posés sur la ville. Je suis sur une immense dalle de verre, penchée sur un entrelacs de ruelles. Avec la pointe de mon pied, j’essaie de lire cette carte. Soudain, le verre se fissure. Les lézardes s’élargissent. Je bascule dans la ville.

J’atterris sur un sol rocailleux, entourée par un paysage silencieux d’immeubles effondrés et d’arbres brûlés. Un goût de cendre me remplit la bouche. Sur une place ovale, je vois une fontaine. Un filet d’eau s’écoule d’un vieux robinet. Au fond du bassin, des dessins représentent des visages. Chaque goutte brouille un peu plus leurs traits et effiloche le papier.

Au-delà, un champ de ruine se déploie. Sur le sol sont posés des bacs de porcelaine blanche. À l’intérieur, se trouvent des photos en noir et blanc. Des portraits. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Les photos sont vivantes. Le visage de cette femme brune est en train de s’effacer. Les produits chimiques se dissolvent dans l’eau et la transforment en un épais liquide. D’abord, l’oreille gauche disparaît, puis la joue et l’œil, le menton, le nez… A la fin, l’eau noire est évacuée par la bonde du bac. Quand le bac a retrouvé sa blancheur, l’eau ressurgit sombre comme la nuit pour reformer le visage. Je connais ces gens. Mais je ne me rappelle plus qui ils sont.

Au centre du forum, un bâtiment se dresse dans l’air brumeux. Dans la première salle noyée dans la pénombre, des miroirs tapissent les murs. Mon souffle effleure la surface de l’un d’eux. Le portait d’une femme apparaît fugitivement, puis disparaît. Effrayée, je recule, puis, souffle à nouveau. Une forêt de visages m’observe. Dans la deuxième salle, un mur de portraits me fait face. Enfin, je me souviens. Je vivais dans cette ville. Je revois marcher, parler ou rire ces êtres chers dans les rues éclatantes de soleil. Je pleure maintenant. Un enfant s’amuse à changer les photos de place. Il est encore petit avec des cheveux blonds et une salopette bleue. Quelque chose de terrible va m’arriver s’il se retourne. Alors, je cours dans la ville en cendre.

Je me réveille désorientée dans une chambre inconnue entourée de photos d’étrangers dont celle d’une petite fille. Je me lève et vais vers la fenêtre. Derrière les rideaux, un paysage verdoyant familier se déploie. Mais ce n’est pas chez moi. Puis, une femme vêtue de blanc entre. Je suis dans un hôpital. Une voix dans ma tête m’avertit : « Tu ne dois pas leur dire pour la ville en cendre. Ils veulent savoir si tu te rappelles. Tu dois sortir d’ici pour découvrir ce qui est arrivé. »
— Bonjour Alexandra. On a bien dormi ? demande-t-elle d’un ton doucereux
— Très bien.
— Des souvenirs ce matin ?
— Juste ma fille, dis-je en caressant du bout de mes doigts glacés la photo de l’enfant inconnue.
Son visage gras et rond rayonne de satisfaction.
— Mais c’est très bien ça. Le docteur va être content. On veut savoir ce qu’il y a pour le petit-déjeuner ?
Je secoue la tête.
— Je ne suis pas curieuse.

Ecrit dans le cadre de l’incurable curiosité