Cléo Ballatore


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Nous deux

15487208087_dea3f58e90_oNous sommes assis dans cette brasserie des années 30. Je suis adossée à la banquette comme d’habitude. Toi, tu es assis sur la chaise. Nous regardons la carte du restaurant.

Nous avons maintenant les cheveux blancs. Enfin, les miens sont blancs. Les tiens sont gris. Du moins, ce qu’il en reste. Nous arborons aussi une grosse paire de lunettes en écaille.

Nos enfants et nos petits enfants ne soupçonnent pas qu’un jour nous avons été jeunes et aussi légers que des bulles de champagne. En ces temps-là, tu ne te serais jamais assis aussi loin de moi. Nos corps seraient collés l’un à l’autre. Nos mains se chercheraient. Tes yeux ne seraient jamais rassasiés des miens. Même affamés, ils ne se fixeraient pas aussi longtemps la carte d’un restaurant. Et moi, je t’écouterais religieusement. Je boirais tes paroles.

En ces temps-là, je te trouvais drôle. Depuis, tes petites histoires enlevées sont devenues assommantes. Elles ne me font plus rire. Je les ai trop entendues. Quand tout à l’heure, tu me raconteras pour la centième fois au moins comment tu as négocié ce gros contrat de machines à café à Varsovie – euh non, c’était des machines à biscuit en fait et plutôt à Budapest, enfin je crois – tout en hochant la tête de temps à temps, je me remémorerai la carte des desserts. Éclair au chocolat ou tarte tatin ?

Ecrit pour Bricabook – atelier d’écriture – photo Romaric Cazaux