Cléo Ballatore


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L’ombre

romaric-cazauxJ’ai retrouvé l’autre jour un vieil album photo. Sur une des photos, prise un dimanche après midi à la campagne, j’ai sept ans. Ma mère est allongée sur l’herbe, souriante. Elle s’est installée sous le parasol pour se protéger du soleil. J’essaie de toutes mes petites forces de tirer ce parasol pour que le soleil l’éblouisse. Elle le retient avec sa main. C’est un moment de complicité, rare et précieux. A côté de nous, ma petite sœur, Marine, joue avec mon cousin. Ils se bataillent. Il a 13 ans et elle, six. Il l’adore comme tous les membres de la famille. Cette photo semble idyllique. Après une réunion de famille autour d’un repas convivial, nous sommes tous réunis dans le jardin. Je me souviens encore de la chaleur sèche de ces étés, de l’odeur de l’herbe coupée et du bourdonnement des abeilles.

Mais une grande ombre est en train de s’étendre. Je suis très jalouse de ma sœur. Bien que plus jeune d’un an, elle est déjà plus forte que moi dans bien des domaines. Tout au long de son enfance, elle va exceller. Très douée en sport, elle fera de la natation en compétition. Bonne élève, elle sera toujours première de sa classe. Elle fera l’orgueil et la fierté de mes parents. Nos confrontations tourneront toujours à son avantage et j’en sortirai systématiquement humiliée. Au moment de la préadolescence, elle me méprise et je la déteste. En serrant les poings, je regarde ma mère, quand elle croit qu’on ne l’observe pas, poser sur elle son chaud regard. Jamais, elle ne me regarde comme cela. Au fil du temps, je suis devenue mélancolique avec une estime de soi à zéro et un sentiment permanent de culpabilité. Je me dis que c’est ma faute. Si je travaillais plus, je serai plus brillante. En classe, je suis dans mon coin, absente.

A la fin de l’année scolaire en quatrième, le professeur principal m’apprend que je vais redoubler. La tête baissée, comme étranglée par la nouvelle, je sens le sol se dérober sous mes jambes. Je dissimule tant bien que mal mon désarroi. Le soir, je ne dis rien à mes parents. Ils l’apprendront bien assez tôt. J’appréhende leur remarques et surtout la lueur de mépris qui traversera leurs yeux. Mais l’angoisse m’a saisie. L’année prochaine, je serai dans la même classe que ma sœur. J’ai déjà du mal à respirer. J’envisage tout une tas d’échappatoires : arrêter l’école, fuguer…Alors, le soir pendant que mes parents regardent la télévision, dès que ma sœur passe devant moi pour aller à la salle de bain, de toutes mes forces je la pousse dans l’escalier. Puis, je la regarde rouler jusqu’en bas. Un immense sentiment de soulagement m’envahit. Je me sens mieux.

Atelier Bricabook – Photo 124 – Romaric Cazaux 

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